Henriette Walter, mésaventures des langues géographiques

Publié par : My dad  /  Catégorie : Sous le tapis

Henriette Walter

Lisez attentivement ce qui suit, vous êtes peut-être concerné au premier chef. Votre langue, comme celle de millions d’individus, est potentiellement en danger. Inutile de vous précipiter devant un miroir et d’ouvrir grand la bouche :P , ce n’est pas de cette langue là dont il s’agit, mais du langage qui vous sert à communiquer. L’heure est grave, la crise est aiguë. L’UNESCO estime en effet que, parmi les quelques 6000 langues dans le monde, la moitié est en sursis. Des docteurs (des figures de prouesses / prou ès linguistiques) sont au chevet des malades. Parmi les plus célèbres, Claude Hagège bien sûr, et Henriette Walter que nous avons eu le plaisir de rencontrer dans le cadre de la Semaine du livre à Trévoux, à l’invitation d’ASTRID.

Henriette Walter ne badine pas lorsqu’elle proclame « Il faut faire quelque chose pour les langues en voie de disparition, c’est le moment ! ». En se posant en walter ego de Nicolas Hulot et de Jean-Marie Pelt pour la (bio)diversité linguistique, elle fait la démonstration de son engagement. « Engagé », une expression que nous avions déjà utilisée sur ce blog pour un autre Walter, artiste grenoblois militant (voir l’article concerné). Ce patronyme donnerait-il à celles et ceux qui le portent quelques prédispositions à l’indignation ?

Dans les bouches, les langues se lient et se délient, fourchent et s’enfourchent, en préliminaire à la fusion des corpus. Du Français dans tous les sens à Honni soit qui mal y pense, la bibliographie d’Henriette Walter est en grande partie consacrée à ces échanges, dans lesquels les langues – tour à tour proies et prédatrices – se nourrissent les unes des autres. Parfois jusqu’à plus fin.

Ainsi, au gré de l’histoire, langue morte (ou sème antique*), patois local (ou l’idiome du village*) et langue véhiculaire (du latin cunnilingus** :oops: ) témoignent de lourds tributs à payer. Dans Aventures et mésaventures des langues de France, qui fait l’objet de sa conférence, Henriette Walter montre que le français a largement puisé dans le vivier des langues régionales, avec des effets parfois assez cocasses. « Salade de fruits », empruntée au provençal « salada », qui signifie… mets salés :shock: , en est un savoureux exemple. « Aujourd’hui en France, on a du mal à se représenter qu’on ne parle le français que depuis trois générations, précise la linguiste. Jusqu’au début du 20ème siècle, tous les français étaient pourtant bilingues. »  Mais depuis le rapport de l’Abbé Grégoire en 1794, la langue nationale a été progressivement imposée au détriment des langues régionales. Dans Le cheval d’orgueil, Pierre-Jakez Hélias raconte par exemple comment les petits bretons se voyaient octroyer des corvées supplémentaires, quand ils parlaient patois à l’école (voir l’article que Wikipedia consacre au symbole).

Mais tout ceci ne dit pas pourquoi avoir le souci des langues en sursis. Pourquoi faut-il affirmer avec une abnégation impétueuse la nécessité impérieuse de garder les langues vivantes ? Avec chaque langue qui meurt disparaissent autant de cultures , de mythes, de croyances, d’imaginaires, autrement dit de façons de percevoir et de représenter le monde, différentes de celle qui s’impose à tous. Il est donc question de « pluralité », de « diversité », d’« altérité », des mots qui parlent… dans toutes les langues !

(*) selon notre libre interprétation, (**) selon notre très libre interprétation. ;-)

Henriette Walter, Aventures et mésaventures des langues de France, Ed. du Temps, 2008. ISBN : 9782842744663.

Claude Hagège, Combat pour le français : Au nom de la diversité des langues et des cultures, O. Jacob, 2006. ISBN : 9782738116925.

Pierre Jakez-Helias, Le cheval d’orgueil, Ed. Omnibus, 1999. ISBN : 9782259183963.

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4 réponses à “Henriette Walter, mésaventures des langues géographiques”

  1. My dad is a librarian » Blog Archive » R.I.P. (Rap in Peace), a slam in the face ! a écrit :

    [...] Les autres membres du groupe sont Walter (encore un !) Pagliani, Mathieu Lalande (le sosie de Grégrory Cuilleron) et François [...]

  2. Amerigo a écrit :

    Je viens d’entendre sur CanalAcadémie,votre présentation du Francoprovençal.J’ai trouvé ça passionnant.Cela semble un curieux mélange d’oil et d’oc,mais dans une synthèse
    riche.
    Je souhaitais vous demander si vous vous êtes intéressée a un patois qui a aussi pas mal de traits originaux,qui n’en font peut-être pas une langue,mais pas loin.
    Au milieu d’un vocabulaire d’oil,il y a quelques mots particuliers,et surtout des prononciations très spécifiques.
    S’il n’ont pas le th anglais(qui doit être analogue à la zeta castillane),en revandhe,il a en prononciation,quelque chose comme la jota,(ou le CH Allemend), les L mouillés,et certaines prononciations tout à fait « idiotiques »,je suppose.
    Je pourrais vous fournir quelques précisions
    si le sujet présente un intérèt pour vous(et si je n’enfonce pas trop un porte ouverte)car vous connaissez sans doute déjà.
    Mais si je puis vous apporter le moindre exemple pratique,ce serait un plaisir pour moi.
    J’ai essayé de m’inscrire à CanalACadémie,mais je n’y arrivepas bien.Ou alors vous écrire par l’intermédiaire de votre éditeur,ayant quelques livres de vous.

  3. Amerigo a écrit :

    Simplement, j’aurais bien aimé avoir votre avis sur ce que j’ai toujours considéré comme un patois,mais qui,d’après les critères
    que vous retenez,pourrait apparemment être un peu plus, un peu entre les deux.A moins que vous ne fassiez pas de ségrégation entre langue et patois,le parler Charentais-Vendéen
    ayant des vocables spécifiques très différents des régions environnantes,et dont l’origine est assez intrigante.

  4. Amerigo a écrit :

    … et des prononciations semblant venir de très loin.

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