Sorj Chalandon, les raisons de la colère

Publié par : My dad  /  Catégorie : La pile sur la commode

Par notre correspondant à La Grand’Croix.

Sorj Chalandon devant un public très attentif à la médiathèque Antoine de Saint-Exupéry

Depuis qu’il a quitté Libération, Sorj Chalandon est un homme très occupé. D’ancien grand reporter, il est devenu nouveau grand romancier. Pour autant, l’homme de lettres semble avoir du mal à se départir de l’homme de théâtre (des opérations) qu’il était. En quatrième de couv de ses romans, il se présente toujours comme ex-journaliste d’un quotidien qu’il a quitté il y a quatre ans, suite au débarquement de Serge Juillet en July 2007. En commandant suprême des forces aliénées, Sorj Chalandon continue d’ailleurs de passer ses vacances « là où les choses se passent », comme à Ramallah ou dans la bande de Gaza (« J’écris pour me guérir du journalisme, mais le reportage me manque »).

Sorj Chalandon. Presque un oxymore.  « Sorj vient de ma mère, qui était originaire du Sud-Finistère. Chalandon vient de mon père, qui était natif de Sury-le-Comtal. »

Le journaliste a l’art de dépêcher les mots : «  Mon écriture vient d’un handicap et de la peur de ne pas pouvoir s’exprimer, c’est une écriture de bègue. Je connais le poids des mots, on n’a pas le droit de les gâcher ! » De fait et rien que de fait, les lecteurs se prennent une manchette dès la première page de ses romans.

Le petit Bonzi (2005)

Le petit Bonzi est dègue d’être bègue. Son train-train a des railleries. Il est à l’âge du faire, mais il parle le langage du bronze.  Dans sa bouche, les syntagmes forment une syntaxe d’enlèvement des ordures ménagères. Les consonnes dissonent et se crashent, des sons cons dérapent et font du scratch. Mais le petit Bonzi est attentif à la voix de son maître, qui a la sagesse d’un grand bonze. L’histoire ne dit pas ce qu’il devient. Alors je l’imagine en human beatboxeur, c’est dans ses cordes. En rappeur bla c [je censure le n à la césure. Tant pis pour la coupe, c'est un uppercut !]* ou en maître de cérémonie. MC Bonzi is in da house, under his bed. Premier mix. B-b-b-b-b-b, il suffit de looper le b pour égayer les dancefloors ! :cool:

Interrogé sur la part autobiographique du roman (« Le petit Bonzi est-il devenu reporter et écrivain ? »), Sorj Chalandon répond : « Il y a des morceaux de moi, j’ai bien eu par exemple un professeur qui s’appelait Monsieur Landrieu**, mais pour en faire quelque chose de commun à tous et pour protéger mes proches, j’entre dans la littérature. »

Une promesse (2006)

Une promesse est un serment. Difficile d’y croire, tant ça sonne faux, pourtant c’est tautologique. La promesse, c’est celle de sept amis qui ont pris l’engagement de laisser le deuil sur le seuil, quitte à trop appuyer sur la sornette. Le vin de promesse est un vin de sarment, que ces zinc-zinc lampent sur le comptoir. On compte les visites dans le goulot, mais quand six, un à un, se désistent tandis que le dernier résiste, le compte n’y est plus, c’est totaux logiques.

« Broyer la douleur pour en faire quelque chose de lisible pour tous. »  L’histoire ne dit pas si, à la mise en bière, ils ont trinqué. De la Mort subite ou de la Foudroyante (la Blitzkriek, la bière éclair). Alors je complète les cases noires des mots croassés. Et je charrie les pierres que Sorj a chargé dans mon sac. :wink:

« Je ne m’attendais vraiment pas à obtenir le prix Médicis pour Une promesse, car pour moi, c’est un livre désuet. Je ne pensais pas que ce trompe-la-mort, aux allures de conte celtique, qui se passe en Mayenne et qui parle de la terre, puisse intéresser à ce point. L’idée de la lampe m’est venue de l’interview d’un Irlandais que j’ai faite il y a quelques années. A Dublin, la maison du Président est tournée face à la mer ; une ampoule est éclairée en permanence pour guider les immigrants. »

Mon traitre (2008)

My traitor is rich. Il est dans le gotha du ghetto. Mais mon traitre a des traites à honorer, alors depuis 25 ans, il est indic de copropriété. Il s’occupe des fuites et des comptes-rendus d’exercices. Mon traite a un œil dans le judas et un poignard pour chaque dos. A ses heures gagnées, il aime les pubs et les slogans (« Is there life before death? »), la stout et le stew.

Ouch, mon traite est lâché en place publique et doit se faire la belle fast. Il en viendra vite un avec des douilles dans les couilles pour lui mettre du plomb dans la cervelle. Il faut que je lui apprenne à peacer pour qu’il puisse reposer en paix.

« L’Irlande est le seul conflit, dans lequel j’ai pris position. Un jour, j’ai appris que mon meilleur ami (N. B. : Denis Donaldson, rebaptisé Tyrone Meehan dans le roman), leader politique de l’IRA, travaillait en fait depuis vingt ans pour les Anglais. J’ai écrit ce livre pour essayer de faire le deuil de ma rancœur, mais je suis toujours sous le choc. Comme je ne me sens toujours pas apaisé, j’ai éprouvé le besoin de revenir au sujet (N. B. : Retour à Killybegs, à paraître le 17 août 2011). Les deux livres sont indépendants, mais une scène est commune : celle où le luthier français va voir Tyrone Meehan avant son exécution, vue cette fois du côté du traitre. En fait, cette scène est fictive, car je ne l’ai jamais revu après l’annonce de sa trahison. »

La légende de nos pères (2009)

Marcel Freymaux est biographe familial. Son quotidien est de décrire et d’écrire l’histoire, sans se la raconter. Il remodèle les langages de PAO, connait toutes les figures de stylet, qui donnent de la texture aux mots. D’après le Mythe décisif de Sisyphe, nul ne peut modifier le cours de l’histoire, changer la trame pour éviter les drames. Pourtant, si Freymaux accepte de rédiger la biographie de Tescelin Beuzaboc, un ancien résistant, c’est pour retrouver l’image héroïque d’un autre combattant de l’ombre, son propre père « mort en inconnu dans son coin de silence ». Un père avec qui il ne s’entendait guerre et qu’il regrette de ne pas avoir assez écouté. Comblerlesespaces. Réécrire l’histoire.

Les récits de Beuzaboc sont des récifs dangereux. La fable est véreuse. Alors Marcel Freymaux lâche ses bombes, fait exploser les ponts entre deux rimes et saute une ligne ennemie entre chaque paragraphe. Mais quand il touche obus et croit crier engeance, le biographe a les deux mains qui déchantent et fait grise mine.

« C’est la première fois qu’en rédigeant un ouvrage, j’ai éprouvé une profonde aversion pour un des mes personnages. J’en suis venu à détester ce Marcel Freymaux, qui refusait la rédemption et le pardon au vieil homme. Nous portons tous en nous une inhumanité, mais nous la combattons ou  non. »

(*) L’uppercut est entre deux crochets, (**) Monsieur Mandrieu dans le roman.

Sorj Chalandon, Le petit Bonzi, Grasset, 2005. ISBN : 9782246694519.

Une promesse, Grasset, 2006. ISBN : 9782246711711.

Mon traitre, Grasset, 2008. ISBN : 9782246726111.

La légende de nos pères, 2009. ISBN : 9782246726210.

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